mer. 28 oct. 2026 - ven. 30 oct. 2026
ven. 23 oct. 2026
La mode au bord du vide - Semaine de la Pop Philosophie
Francesco Masci, philosophe Benjamin Simmenauer, philosophe conférences, suivies d’un débat
Francesco Masci
Mode et séduction ou l’oxymore parfait
La mode est aveugle au désir. La mécanique de la séduction, cette relation dialectique de dépassement mutuel dans l’épuisement du plaisir sexuel, lui est totalement inconnue. À moins de confondre naïvement mode et art du vêtement, il est impossible de lui prêter les fantasmes déclenchés par les (dé)voilements et les fétichismes qui alimentent le désir érotique. Sa matière est le temps, et son moteur une négation pure qui ne prévoit aucune résolution positive. Tout ce qui excède le moment récursif de l’effacement temporel de ce qui était déjà destiné à disparaître n’est déjà plus de la mode. Cela appartient à la publicité. La mode déréalise les corps qui deviennent des corps-machines, incapables de susciter le moindre désir, sinon le désir pervers, car mimétique, provoqué par un artefact. Ce sont des corps à tout jamais détachés des autres, incapables d’éveiller une quelconque visée érotique, et ce, non pas à cause d’une perfection qui les rendrait inatteignables, mais à cause de leur trop grande disponibilité. Ils appartiennent potentiellement à tout le monde et à personne. La mode est l’anti-utopie d’un monde sans espoir ni déception, un monde étymologiquement cool, froid, débarrassé des passions de la séduction que seule la différence peut exciter. Il n’y a rien à prendre, il n’y a rien à dépasser. L’autre n’est plus que l’image spéculaire du soi et aucun plaisir, sinon onaniste et narcissique, ne peut éclore.
Benjamin Simmenauer
Comment la mode parvient-elle à nous enlaidir ?
Les contempteurs de la mode lui reprochent parfois de nous contraindre à adopter des codes vestimentaires peu flatteurs, voire complètement ridicules. Les défilés font ainsi l'objet de détournements parodiques ou de « mèmes » sur les réseaux sociaux. Et, rétrospectivement, on juge avec sévérité les errances stylistiques de nos ancêtres, qu'ils aient adopté les tenues moulantes et bariolées de la Tektonik, les chevelures choucroute des années 1980, ou les épaules pagodes chères à Pierre Cardin. La mode semble capable de nous forcer à avoir mauvais goût.
Les explications de ce phénomène varient beaucoup. Le plus simple consiste à postuler, comme Roland Barthes, une sorte d'ordre mystérieux, la « Mode », qui impose aux individus des choix qui ne sont pas vraiment les leurs. Barthes voit dans la Mode un « système » qui associe arbitrairement une signification aux vêtements et impose à la société ses catégories et ses distinctions. Je ne crois pas dans l'existence d'un tel pouvoir et essaierai de montrer que les modes les plus absurdes et les moins flatteuses pour être l'effet d'interactions individuelles complexes, n'en sont pas moins rationnellement explicables. J'insisterai en particulier sur les notions de signal coûteux, de préférences conditionnelles et de saillance.
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